Ingénieur agroalimentaire, Makosso Allavo est expert dans la valorisation des matières premières agricoles et des technologies artisanales de transformationdes aliments. Il travaille comme consultant avec plusieurs structures au Bénin et ailleurs. Il apporte son expertise à plusieurs entreprises de transformations agroalimentaires sur plusieurs types de matières premières et tout ce qui est produit du terroir qu’il faut valoriser. Dans cet entretien, il nous parle des potentialités dont le Bénin dispose pour booster la filière manioc. Pour lui, le Bénin peut bel et bien passer à la consommation du pain fait à base de la farine panifiable de manioc. Cette option est l’option d’un avenir très proche pour le Bénin. Elle offre assez d’avantages des points de vue nutritionnel et socioéconomique à la population. A l’en croire, des recherches ont été faites dans ce sens. Il y a un très bon procédé qui donne un très bon rendement de farine panifiable.  M. Allavo confirme que son Ong Food For All et d’autres structures avec lesquelles, il a eu à coopérer ont travaillé dans ce sens et ils ont également identifié les équipements dont les entrepreneurs ont besoin, pour se lancer dans la production industrielle de cette farine. Il confie qu’il est important de savoir que tous les béninois doivent décider d’assumer la consommation du pain à base de farine de manioc et d’un certain nombre de produits locaux. Pour finir, il fait des propositions à l’endroit des dirigeants pour la promotion de la consommation locale.

La filière manioc se porte, t-elle mieux au Bénin ? Et quelles sont les avancées notées ces dernières années au Bénin ?

Avant de répondre à votre question, j’aimerais d’abord expliquer que le manioc est une racine qu’on retrouve dans les pays africains mais aussi dans les pays d’Amérique Latine. Le manioc peut vraiment contribuer de façon substantielle à l’amélioration de la sécurité alimentaire et à l’autosuffisance alimentaire. Le manioc produit plus de calories par unité de surface agricole que la plupart des cultures vivrières et cela pour un coût de production moindre. Lorsque vous comparez le manioc aux céréales ou aux légumes secs traductionnels, le coût de production du manioc est inférieur de 25 à 50%.  Donc la culture de cette racine qu’est le manioc est opportun dans notre contexte actuel de raréfaction des terres arables et surtout de cherté de la vie. Le manioc pousse sur des sols très pauvres et donne des récoltes satisfaisantes. Là où d’autres cultures comme le maïs souffrent, le manioc s’en sort facilement. C’est une culture qui peut prospérer dans les conditions de forte négligence. C’est le premier volet lié à la culture du manioc. Par rapport au volet transformation et technologique, je dirai qu’il y a beaucoup de contrainte et beaucoup de défis que nous devons relever.

Pour revenir à la question de l’état de la filière manioc au Bénin, je répondrai en deux volets. En effet, depuis les années 2000, la filière manioc a connu deux périodes. Il y a une première période où le Pdrt (Programme de développement de la culture des racines et tubercules) a beaucoup travaillé et a contribué à démarrer un certain nombre de recherches et d’amélioration au niveau de cette filière au Bénin. Le principal objectif de ce projet était l’organisation et la promotion de façon durable des activités de production, de transformation et de commercialisation des racines et tubercules au profit des ménages ruraux défavorisés dans les zones agroécologiques favorables à ces spéculations que sont les racines et tubercules dont le manioc fait partie. Le projet a permis de rendre disponible aux niveaux local et national une expertise en matière dedéveloppement des racines et tubercules à travers les organisations non gouvernementales (qui ont travaillé sur le projet), les structures de l’Etat et les techniciens. On voit qu’il y a désormais une certaine compétence sur place. Mais autre chose qu’il ne faut pas oublier dans l’amélioration de la productivité des racines et tubercules, c’est que nous avons eu, grâce à ce projet, des boutures du manioc qui donnent des rendements plus intéressants. Donc nous pouvons dire que sur cette première période au début des années 2000, ce programme a amorcé le développement de la filière manioc.  Mais on a eu un vide après la fin du Pdrt. Ce vide a duré dix (10) années de 2008 (fin du Pdrt) à 2018 avant qu’on ne voit un nouveau projet financé par le Fida (Fonds International de Développement Agricole) et le gouvernement du Bénin qu’on appelle le Padaam (Projet d’appui au développement agricole et à l’accès au marché).  Les avancées ont obligé entre temps, des populations qui n’étaient pas dans cette culture à faire la valorisation du manioc en produits dérivés divers. Aujourd’hui, l’espoir renait avec le Padaam et les actions que pose le régime de Patrice Talon dans la filière.

Dites-nous, peut-on produire vraiment du pain avec le manioc ?

Je le dis clairement, on peut produire du pain avec le manioc. Lorsqu’on parle du pain, on parle d’un certain nombre d’opération unitaire, d’un procédé de transformation en trois étapes principales. La première étape est le pétrissage, c’est la phase de production de la pâte. Elle consiste à prendre la farine, dans notre cas, nous allons prendre la farine panifiable de manioc et on mélange cette farine à de l’eau, du sel et de la levure boulangère. Le pétrissage se fait à l’aide d’un équipement appelé « pétrin », mais dans les cas de production artisanale il peut se faire manuellement aussi. La deuxième étape de la technologie est une étape de fermentation. La levure précédemment ajoutée lors du pétrissage et qui est un type de microorganisme va trouver dans cette pâte tous les éléments nutritionnels nécessaires à sa multiplication. En se multipliant, les levures produisent du gaz carbonique et font lever la pâte grâce à ses caractéristiques techno-fonctionnelles. La dernière étape, c’est une étape de cuisson. On met la pâte déjà prête et moulée dans un four pour la cuisson. Tout ceci, nous permet d’avoir à la fin du pain. Nous avons la possibilité de faire du pain à partir de la farine panifiable du manioc. Le problème qui se pose, c’est lorsque nous nous exerçons à comparer la farine panifiable de manioc à la farine de blé qui est traditionnellement utilisée pour faire du pain, il y a une certaine différence. La plus importante est que dans la farine de blé, il y a une protéine spéciale qu’on appelle le gluten.  C’est cette protéine qui confère à la pâte ses caractéristiques techno-fonctionnelles (élasticité et rétention de gaz) qui lui permet de gonfler sans éclater au cours de la fermentation. Cela donnera par la suite (après la cuisson) au pain une certaine texture, et une certaine forme. C’est le gluten qui confère au pain, fabriqué à partir du blé cette fonctionnalité que nous retrouvons aujourd’hui. Donc, lorsque nous produisons du pain à partir de la farine de manioc, il ne faut pas forcément s’attendre à avoir exactement les mêmes caractéristiques que nous observons sur le pain fait à partir de la farine de blé, parce que tout simplement les compositions biochimiques des deux farines et sont pas les mêmes et la farine de manioc ne contient pas de gluten. Mais ceci ne devrait pas être un handicap pour l’utilisation de la farine de manioc dans la panification car de nombreuses personnes souffrent d’intolérance au gluten et n’arrivent pas à digérer des aliments à base de blé. La consommation du pain fait à base du manioc est donc une réelle alternative pour ces personnes car le manioc ne contient pas de gluten. De plus, la farine de manioc vient d’une production locale et son utilisation dans la panification va positivement impacter tous les acteurs de sa chaîne de valeur. Il n’y a donc pas à faire de comparaison en termes de qualités organoleptiques avec le pain à base de blé, le plus important est que nous devons assumer la consommation du pain à base du manioc. Je suis dans la recherche et je sais que beaucoup de personnes en Afrique, travaillent à faire de l’incorporation, à trouver une proportion où on peut mélanger un peu de farine de blé avec un peu de farine de manioc afin d’avoir un pain, qui se rapproche un peu du pain à base du blé. Nous devons expliquer à la population que le pain que nous sommes en train de proposer est un pain à base de manioc. Il est important d’assumer cela et de montrer que ce manioc vient de la production locale. La valorisation du manioc, la production du pain de manioc passe obligatoirement par le fait que les africains doivent accepter une fois pour toute la consommation du pain à base du manioc, en se mettant dans la tête que ce qu’ils consomment est une production locale.

Technicien agroalimentaire, quelles sont les avantages d’une telle option pour un pays comme le Bénin ?

Nous avons beaucoup travaillé sur le manioc, je pense que nous avons pu avoir de la farine panifiable du manioc. Aujourd’hui, nous avons des entrepreneurs et nous avons une technologie qui a été éprouvée et qui est disponible. Mais il y a une contrainte, c’est la production de la matière première. Il est important que les gens produisent beaucoup plus la matière première. La disponibilité de cette matière première permettra qu’on ait dans les supermarchés, et dans les grandes boutiques du Bénin, des sacs de la farine panifiable à base de manioc.  Cette option est l’option de l’avenir très proche. Vous le savez avec tout ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui, la farine de blé a doublé de coût.  Si cette crise continue, soit on changera de grammage du pain, soit on va augmentera encore le prix. A mon avis, il est important qu’à l’heure actuelle, la population soit éduquée à consommer un produit dérivé issu de notre production locale. Cela va nous permettre vraiment d’avoir du pain en grande quantité et du pain d’une matière première que nous connaissons.

Que fait votre Ong Food for All dans ce sens ?

Avec notre Ong Food for All mais également les structures avec lesquelles nous travaillons, nous avons commencé par effectuer des recherches qui nous ont amenés à choisir les principales variétés du manioc qui sont produites au Bénin. A partir de chaque variété, nous avons identifié le meilleur procédé pour avoir la farine panifiable. Cette étape nous a permis d’identifier les goulots d’étranglement que nous pouvons avoir au niveau des opérations unitaires du procédé de transformation du manioc en farine panifiable. Pour moi, avant d’aller dans la production du pain, il faut la farine. La première étape, sur laquelle, nous avons, sérieusement travaillé, c’est de trouver le meilleur procédé pour avoir une farine panifiable de meilleure qualité et en grande quantité pour des productions industrielles. A l’issue de ces recherches, nous avons aujourd’hui, un très bon procédé qui donne un très bon rendement. Avec ce procédé et ce rendement, nous avons également identifié les équipements dont les entrepreneurs ont besoin pour se lancer dans la production industrielle de cette farine. Tous ces éléments seront utiles à tous les entrepreneurs qui vont décider de se lancer dans la production de la farine panifiable de manioc. Que ce soient les boulangers, les pâtissiers, et tous ceux qui ont besoin d’utiliser la farine panifiable, pour faire des produits dérivés, je peux d’ores et déjà les rassurer. Au-delà du manioc, nous travaillons aussi sur la farine de « Fruit à pain », communément appelé « blèfoutou » qui peut aussi fournir une farine panifiable de très bonne qualité.

Vos suggestions à l’endroit de la population et des dirigeants

A l’endroit de la population, je vais demander à tous ceux qui me lisent, qu’il faut qu’on assume la consommation du pain fait à base de manioc. Chaque consommateur doit être fier de demander des produits à base de farine de manioc à nos boulangers, à nos pâtissiers et à tous ceux qui sont dans la transformationd’un certain nombre de produits faits à base de la farine. Il faut que ceux qui me lisent aillent chez le boulanger demain matin et disent qu’ils veulent du pain fait à base de farine de manioc, du gâteau fait à base de farine de manioc, qu’ils demandent à la dame qui fait des gâteaux communément appelés « Yovodoko »qu’ils veulent des gâteaux faits à base de farine de manioc, cela va créer un engouement autour de la farine panifiable de manioc. Ce faisant, vous verrez que d’ici quelques années cela va rentrer définitivement dans notre sociologie et dans nos habitudes alimentaires. A l’endroit des dirigeants, je leur dirai, qu’il faut un programme de changement de comportement par rapport à la consommation locale. Ce programme va réunir le ministère de l’agriculture, le ministère de l’industrie et du commerce et le ministère de la santé. Le Chef de l’Etat a également un mot à dire dans ce programme. Je pense qu’aujourd’hui, cela peut démarrer par le manioc. Et pour que cela marche, je pense qu’il faut faciliter une contrainte principale, l’importation des équipements pour permettre aux entrepreneurs d’avoir ce qu’il faut pour faire une production à grande échelle. Il y a des structures qui offrent des facilités aux agriculteurs par rapport aux tracteurs et aux équipements de production agricole. Il faut que cela soit le cas aussi pour les équipements de transformation agroalimentaire. Dès qu’il y aura des industries pour faire de la farine panifiable de manioc, il faut qu’ils aient des producteurs, et des coopératives qui se lancent vraiment, dans la production à grande échelle de cette matière première.

Un mot pour clôturer cet entretien

Je dirai simplement une seule chose, oui, on peut bel et bien faire de pain du manioc, mais il faut que, en tant que consommateurs, nous soyons fiers de consommer du pain, du gâteau des biscuits, des gâteaux, du Yovodoko à base de la farine panifiable de manioc made in Benin.

Réalisé par Victorin Fassinou