Décorer à titre posthume, le compatriote Nourou-Bouraïma Alfa Boutou Boutou Bello Ibrahim Damz et donner à l’une des rues de Porto-Novo son nom en guise de reconnaissance aux innombrables services qu’il a rendus à la Nation béninoise. C’est le plaidoyer qu’entend conduire dans les tout prochains jours auprès des autorités béninoises le Patriarche Karim Urbain da Silva en sa qualité de Président du Conseil des sages de la ville de Porto-Novo. Que peut bien vouloir cacher une telle action lorsqu’on sait que c’est depuis le 16 janvier 2001 que feu Nourou-Bouraïma Alfa Boutou Boutou Bello Ibrahim Damz a été arraché à l’affection de ses parents et de ses amis ? La réponse se trouve dans l’hommage rendu à titre posthume à l’illustre disparu à travers sa vie et son riche parcours académique, professionnel et militant raconté par le Patriarche Karim Urbain da Silva. Cet hommage rendu depuis bientôt 21 ans sonne d’ailleurs aujourd’hui comme un classique. Pour le moins qu’on puisse d’ailleurs dire, le combat du Patriarche da Silva pour la réhabilitation de la mémoire de Damz est noble, légitime et mérite d’être porté et soutenu. Il suffit de lire ci-dessous « La vie de Nourou Bello Damz racontée par le Patriarche Karim Urbain da Silva » pour s’en convaincre. Vivement  que les autorités de notre ville puissent accorder une oreille attentive à ce plaidoyer. Ceci afin que nul ne l’ignore.

El-Hadj Affissou Anonrin

La vie de Nourou Bello Damz racontée par le Patriarche Karim Urbain Da Silva

Nous voici réunis ce jour, pour rendre un hommage à titre posthume, hommage profond et sincère que nous voulons pathétique et vibrant à notre regretté frère et Ami Nourou-Bouraïma Alfa Boutou Boutou Bello Ibrahim Damz, arraché à notre affection le mardi 16 janvier 2001.

Il est des moments dans la vie d’un homme où les mots sont faibles pour traduire, dans toute sa dimension, la douleur qui nous habite, surtout lorsqu’il s’agit de retracer la vie d’un copain.

Né à Porto-Novo en 1931, Damz fréquenta d’abord l’Ecole coranique de l’Imam Aly comme tous les jeunes musulmans de son groupe socio-culturel. Après des études primaires à l’Ecole urbaine-centre de Porto-Novo où il eut pour Maitres Messieurs Tomethin, Agueh et Salomon Biokou, il réussit brillamment au Certificat d’études primaires élémentaires (Cepe) en 1945, doué qu’il était en mathématiques, en dessin et en Français. Il fut admis à l’Ecole primaire supérieur Eps Victor Ballot d’où il sortit major de sa promotion qui comptait les célébrités telles que les Professeurs Jean Pliya, Valère Kiniffo, etc… Il n’avait qu’une ambition : assouvir ses curiosités intellectuelles.

C’est ainsi qu’il débarqua à Paris en novembre 1949 grâce au soutien familial. Comme toujours, il réussit 1er au concours d’entrée à l’Ecole Breguet de Paris. Il intégra ensuite l’Ecole des Beaux arts de Paris en 1952. Il prépara et obtint un Doctorat ès-Lettres.

Outre ses multiples activités, il fut membre fondateur de la Feanf, (Fédération des Etudiants de l’Afrique Noire en France) en 1951. Il milita ensuite au sein du R.da (Rassemblement Démocratique Africain), section Etudiant, dirigée par Cheik Anta Diop qui fut, du reste, son Maître de conférences sur la Culture Africaine à la salle des Sociétés Savantes de la Serpente à Paris 5è.

Poète à ses heures, Damz (Son nom de poète) est membre des Editions « Présence Africaine » à la Sorbonne en compagnie de Léopold Sédar Senghor, d’Alioune Diop et du célèbre Aimé Césaire.

En 1956, il devint artiste de cinéma, ce qui lui permit de gagner une forte somme d’argent (plus de six millions de francs français de cette époque) pour avoir participé au tournage des films « Tamayo » et « Je suis un Nègre » en compagnie de mon cousin Théodore da Silva, ancien premier Chef du Protocole au Bénin.

Puis, ce fut sa rencontre avec Sourou Migan Apithy dans les grands salons des Beaux Arts de Paris, en 1956, où les deux hommes de lettres se lièrent d’amitié.

En 1958, Léopold Sédar Senghor lui confia la décoration des Salons du Palais du Grand Conseil de Dakar, puis, en sa qualité de défenseur acharné du panafricanisme, il vola au secours de la Guinée, répondant ainsi, comme beaucoup d’autres, à l’appel du Président Sékou Touré. En effet, après l’option de la Guinée pour l’indépendance immédiate le 28 septembre 1958, les expatriés français abandonnèrent la Guinée, laissant un vide que les Africains patriotes devaient combler à tout prix.

Damz et moi étions dans le peloton de tête, moi pour aider dans le domaine de l’imprimerie à réparer les machines saccagées et sabotées. Damz fut nommé par le Président Ahmed Sékou Touré Conseiller technique à la Présidence de la République, chargé des affaires politiques. Mais étant donné que je ne pouvais m’expatrier, j’y suis allé de manière intermittente pour retirer les pièces endommagées afin de les réparer à l’extérieur.

Nourou Bello Damz, grand africaniste, écrivain érudit, pétri de culture, aimant passionnément l’Afrique et en particulier son Dahomey natal, fréquentait tout naturellement les différents cercles politiques et culturels, qu’ils soient organisés par les Guinéens ou les originaires des autres pays africains. C’est ainsi qu’il milita au sein de l’Association des Dahoméens en Guinée et ne manquait pas de participer aux différentes manifestations culturelles, par exemple la fête de l’Epiphanie qu’organisaient les Dahoméens et les Togolais de Guinée, chaque fin d’année.

C’est pour vous dire la grandeur de pensée culturelle de Damz puisque, comme vous le savez, il est de confession musulmane, mais le voilà soutenant les manifestations de l’Epiphanie.

S’agissant de politique, Damz était un passionné. Il fut membre fondateur du Parti de la révolution socialiste du Bénin (Prs – Bénin) qui vit le jour à Conakry en 1959 avec ses amis de l’époque : le Docteur Victorin Apithy, le Professeur Joseph Ki-Zerbo, le Professeur Louis Béhanzin, pour ne citer que ceux-là. Rappelons qu’à cette époque, le Dahomey n’était pas encore indépendant, et la lutte politique dans laquelle Damz s’était engagé n’avait d’autre objectif que de libérer l’Afrique noire du joug colonial.

Orateur de talent, analyste politique d’une rare finesse, Damz était tout cela à la fois. Avec la simplicité qui le caractérisait, il laissait rarement passer l’occasion d’affirmer son point de vue et luttait pour que ce point de vue  soit compris et partagé par ses interlocuteurs.

A radio Conakry, il était speaker-éditorialiste de renom. Ses discours, que tout le monde aimait écouter étaient naturellement nationalistes et sincèrement panafricains.

En 1960, il quitta la Guinée pour le Ghana où il fut nommé par feu Le Président Kwamé N’Krumah, Conseiller technique à la Présidence de la République, tout comme en Guinée.

Il servit à la Radiodiffusion à Accra en qualité de journaliste, interprète, éditorialiste avec ses amis Virgile Tévoédjrè, Guy Ahazoumè, Sèmiou Akanni et bien d’autres compatriotes.

Après le coup d’Etat qui mit fin au Ghana au régime du Président N’Krumah, il revint à Paris où il servit au Journal « Jeune Afrique » en qualité de Rédacteur.

1968 fut une année cardinale dans son existence, car elle cristallise une des phases les plus cruciales de la lutte politique que j’ai menée dans ma vie et à laquelle fut intimement associé mon frère et Ami Damz. Souvenez-vous que la France de De Gaulle avait, quelques années auparavant, entrepris ses expériences nucléaires au Sahara. Ma conviction profonde était contre cet état de fait et il fallait s’y opposer afin d’obtenir du Gouvernement français qu’il mette fin à cette action aux conséquences nuisibles pour l’Afrique. Je ne pouvais pas mener seul une telle lutte. Or je savais que politiquement, mon frère Damz et moi étions sur la même longueur d’onde. Il fallait convaincre un pays africain fort et économiquement indépendant pour le dénoncer, le Bénin (Dahomey d’alors) était trop faible et trop soumis pour se permettre une telle aventure. Seul le Nigéria me paraissait indiqué pour ce faire.

Grâce à Virgile Tévoédjrè, je sus que Damz servait à Paris au Journal « Jeune Afrique ». Très rapidement, j’entrepris le voyage sur Paris. C’est au Panthéon que le hasard nous a livrés l’un à l’autre. Notre contact fut chaleureux et nos anciennes relations ont repris tout de suite dans toute leur acuité. Ainsi j’arrive à convaincre Damz de faire le voyage sur Cotonou.

En effet, je m’étais lié d’amitié auparavant avec l’un des Présidents du Nigéria dont j’ai l’honneur de faire connaissance au Caire au cours d’une de mes visites auprès du Président Gamal Abdel Nasser. Cette opportunité, il fallait l’entretenir pour réaliser un de nos vœux  les plus chers cités plus hauts.

Mon plan était au point, l’homme qu’il faut, un homme de la trempe de Damz, un homme de poigne, un homme de culture, un africaniste capable de se sacrifier pour la cause africaine, la cause de la race noire.

A Lagos, on s’était aperçu que Awolowo étant en très bon rapport avec Apithy, il fallait automatiquement les associer. Damz entreprit le voyage de Paris. Apithy nous rejoignit trois mois plus tard à Lagos où tout fut planifié. Ainsi, le coup d’arrêt du régime politique en place à l’époque au Bénin, le 9 décembre 1969 paraissait pour nous comme un don du ciel. Nous savions que Caritas avait financé les autorités d’alors pour permettre l’installation à Cotonou de la Croix Rouge qui, sous des prétextes humanitaires fallacieux d’envoie de vivres, de médicaments et d’assistances aux victimes de guerre convoyait, à partir de Libreville au Gabon avec un pont aérien à Cotonou, d’importants stocks d’armes en direction du Biafra. Ce qui était contraire aux intérêts du Bénin, et contraire aux engagements pris par le Chef de l’Etat d’alors auprès des autorités nigérianes. Suite à cet état de fait, les commerçants, transporteurs et autres, qui exerçaient leurs activités quotidiennes entre le Bénin et le Nigeria ont entrepris une marche grandiose de protestation dans Porto-Novo, et n’eût été notre vigilance, il y aurait eu des morts, car le Chef de l’Etat d’alors avait donné l’ordre de tirer sans sommation sur les manifestants.

En effet, le régime d’alors ayant accepté l’installation de la Croix Rouge au profit de l’Etat sécessionniste et au mépris des intérêts supérieur du Nigeria, signait ipso facto son propre arrêt de mort.

Outre ces activités intenses menées aussi bien en Europe que dans divers pays de la sous-région pour l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre, son rôle fut déterminent dans l’évolution de son pays, le Bénin.

Ainsi en est-il de la révolution du 26 octobre 1072 où, grâce à la conjugaison des idées et stratégies de Damz  et moi, cet événement eut lieu et la date du 26 octobre 1972 est à jamais ancrée dans l’histoire du Bénin.

Il est à noter que le 26 octobre 1972, l’honneur n’est revenu qu’aux militaires, alors que ce fut une entreprise collégiale dont Damz et moi étions parmi les seuls civils à être dans l’économie de ce dossier, compte tenu de la dégradation de la situation politique, économique e sociale. Voilà depuis, l’intime liaison qu’il y a entre le Général Mathieu Kerekou, Damz et Karim da Silva.

Qui d’entre vous aurait pu penser un seul instant que nous étions parmi les véritables architectes sinon la cheville ouvrière du 26 octobre 1972 ? Et pourtant, nulle part, ni Damz ni moi n’avions revendiqué ouvertement un quelconque rôle dans une telle entreprise, tant Damz était humble, moi discret.

Nous retrouverons Damz pendant le blocus imposé par l’Occident au Bénin. Toujours dans l’ombre et conjuguant ses énergies, il entreprit des démarches afin d’activer la coopération entre le Nigeria et le Bénin en vue de compenser le vide, l’absence, l’assèchement de l’aide occidentale en général et celle de la « Mère-patrie », la France en particulier.

Nous avons Onigbolo et la Société sucrière de Savè (Les 3S), véritables fleurons de la coopération bénino-nigériane, mais puissants leviers de l’intégration sous régionale dont la Cedeao constitue la phase achevée au  niveau régionale.

Au niveau national, déjà en 1963, nous avions initié et obtenu la création de la Caisse Autonome d’Amortissement dont le rôle a été et continue d’être déterminant dans le service de la dette de pays.

Durant la même période, on note, grâce à une action souterraine de Damz pour l’intensification des relations douanières et son bon voisinage dont l’assurance de la protection maritime et aérienne du Bénin par le Nigeria en est le couronnement.

Enfin, un mot sur l’agression du 16 janvier 1977, où notre action fut déterminante pour éviter à notre pays un sort similaire aux Comores. Dans cette perspective, nous avions prévenu les autorités béninoises de l’imminence d’une agression extérieure, ce qui permit au Bénin d’en limiter les dégâts et de sortir victorieux de cette agression.

Comme l’a dit Victor Hugo « Tous ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ont droit qu’à leur cercueil, la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms, leur nom est le plus beau ».

A ces illustres, la patrie reconnaissante ! Que le nom de ceux-là, à l’instar de celui de Damz, qui est mort pour le pays, soit gravé au Panthéon de l’histoire.

C’est le lieu ici de solliciter du Président de la République de le décorer à titre posthume, en guise de reconnaissance des services inestimables qu’il a rendus à la Nation. Que l’une des rues de Porto-Novo porte son nom : Bello Damz.

Mesdames ; Messieurs, telle est, dans sa grave simplicité, la trame d’une existence, certes brève, mais dense, active, bousculant les structures et sentiers battus que Damz a menée, dans le seul but de réaliser un idéal noble : l’émancipation du peuple noir, la fierté d’être noir, en témoigne son film Tamayo, « Je suis un Nègre » ; le panafricaniste pour ne pas dire l’africanité qui n’est qu’une symbiose de la négritude et de l’arabité.

Oui, son existence fut brève car nous avons encore besoin de lui en ces périodes de mutations profondes qui semblent confiner l’Afrique à une certaine marginalisation à travers la mondialisation et la globalisation ! Oui, Bello Nourou Damz, tu n’as été qu’une petite rose !

Stoïque devant la douleur, impassible à la souffrance, tu acceptes la fatalité sans rechigner :

Poète, je sais que tu goutterais en ces instants ces sublimes pensées de Vigny :

« A voir ce que l’on fut sur terre,

Et ce que l’on laisse,

Seul le silence est grand ;

Tout le reste est faiblesse »

« Fais ta longue et pénible tâche dans la voie où le Seigneur a voulu t’appeler, puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler ! ».

A présent, très meurtri par ta disparition, est venu le moment de t’adresser un ultime adieu, sincère et émouvant.

Puisse l’Eternel, dans sa divine miséricorde, pardonner tes péchés et te faire contempler pour toujours sa Face qui n’est que Lumière, bonheur et gloire sans fin !

Adieu Damz. Que ton âme repose en paix !

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